Albert Camus in L’homme révolté, La Pléïade, p.
528-529
Le 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce
qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI.

Les révolutionnaires peuvent se
réclamer de l’Evangile. En fait, ils portent au Christianisme un coup terrible,
dont il ne s’est pas encore relevé. Il semble vraiment que l’exécution du Roi, suivie, on le sait, de scènes convulsives, de
suicides ou de folie, s’est déroulée tout entière dans la conscience de ce qui
s’accomplissait. Louis XVI semble avoir, parfois, douté de son droit divin,
quoiqu’il ait refusé systématiquement tous les projets de loi qui portaient
atteinte à sa foi. Mais à partir du moment où il soupçonne ou connaît son sort,
il semble s’identifier, son langage le montre, à sa mission divine, pour qu’il
soit bien dit que l’attentat contre sa personne vise le Roi-Christ, l’incarnation
divine, et non la chair effrayée de l’homme.
La douceur, la perfection que cet
homme, de sensibilité pourtant moyenne, apporte à ses derniers moments, ses
remarques indifférentes sur tout ce qui est du monde extérieur et, pour finir, sa brève défaillance sur l’échafaud
solitaire, devant ce terrible tambour qui couvrait sa voix, si loin de ce
peuple dont il espérait se faire entendre, tout cela laisse imaginer que ce
n’est pas Capet qui meurt mais Louis de droit divin, et avec lui, d’une
certaine manière, la Chrétienté temporelle. Pour mieux affirmer encore ce lien
sacré, son confesseur le soutient dans sa défaillance, en lui rappelant sa « ressemblance » avec le Dieu de douleur. Et Louis
XVI alors se reprend, en reprenant le langage de ce Dieu : « Je
boirai, dit-il, le calice jusqu’à la lie ».
Puis il se laisse aller, frémissant, aux mains ignobles du
bourreau.
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