mardi 24 mai 2016

Eloge à Sainte Jeanne d'Arc (1/2)

Extraits de l’éloge de Jeanne d’Arc par l’abbé Pie, fut Evêque et Cardinal de Poitiers, prononcé dans l’Eglise Cathédrale d’Orléans le 8 mai 1844, jour anniversaire de la délivrance de cette ville

Son Eminence le Cardinal Pie,
Evêque de Poitiers
Quam pulchra casta generatio cum claritate ! 
Immortalis est enim memoria illius apud Deum et apud homines... 
In perpetuum coronata triumphat, incoinquinatorum certaminum præmium vincens

Qu’elle est belle, la génération chaste ! Quelle auréole autour de son front ! 
Sa mémoire est immortelle devant Dieu et devant les hommes. 
Elle triomphe, couronnée d’un éternel diadème ; sans tache au milieu des combats, elle a remporté le prix de la victoire. (Sagesse IV,1-2)

~ Dieu n’emprunte pas toujours Ses moyens à l’ambition ou à la malice des hommes ; quelquefois Il les crée Lui-même. Quand Ses doigts sacrés sont las de ne toucher que des armes impures, Lui-même Se lève, descend dans l’arène, et prend en main Sa propre cause. Et comme alors Il avoue Son instrument, toujours Son instrument est saint ; et comme c’est Sa propre puissance qu’Il veut faire éclater, ordinairement Son instrument est faible. Alors apparaît dans l’histoire un de ces rares héros, qu’on dirait descendus des cieux, en qui la gloire ne trouve pas de faiblesses à effacer ; et le regard, attristé de n’avoir rencontré partout, dans le champ des annales humaines, que le vice sous le masque de l’honneur, que le crime sur le pavois de la fortune, se repose délicieusement, par exemple, sur le front chaste et pur d’une femme intrépide, d’une vierge guerrière, en qui la bravoure est rehaussée par l’innocence, et dont les traits, plus angéliques qu’humains, révèlent une vertu divine et une inspiration mystérieuse. Et le cœur s’écrie avec transport : Qu’elle est belle la chaste héroïne ! Quelle auréole de gloire autour de sa tête ! Sa mémoire est immortelle devant Dieu et devant les hommes ; sans tache au milieu des combats, elle a remporté le prix de la victoire : Quam pulchra, etc. Ces paroles de l’Esprit-Saint, Messieurs, déjà vous les avez appliquées à votre brave et pudique libératrice.

Être surnaturel en qui la beauté prend sa source dans l’innocence, la gloire dans la vertu : Quam pulchra casta generatio cum claritate ! Immortelle héroïne que le ciel et la terre ont couronnée d’un éternel diadème, et dont la mémoire, toujours bénie, est encore aujourd’hui, après quatre cents ans, l’objet d’un triomphe : in perpetuum coronata triumphat. Guerrière d’un nouveau genre, et qui, elle aussi, sans peur comme sans reproche, dans les camps, au champ de bataille et sur l’échafaud, a remporté, sans la souiller jamais, la triple palme de la virginité, de la victoire et du martyre : incoinquinatorum certaminum proemium vincens.

~ Les nobles exploits de Jeanne d’Arc vous appartiennent : cette vie illustre est comme l’héritage propre de votre cité ; chacun de vous en connaît jusqu’au moindre détail. Souffrez donc que, du haut de cette chaire, je sois moins historien que prêtre, et qu’en face des autels je proclame ces grands principes qui seront toujours compris en France : que c’est la justice qui élève les nations, et que c’est le péché qui les fait descendre dans l’abîme (Prov., XIV, 34) ; qu’il est une providence sur les peuples, et qu’en particulier il est une providence pour la France : providence qui ne lui a jamais manqué, et qui n’est jamais plus près de se manifester avec éclat que quand tout semble perdu et désespéré ; que le plus riche patrimoine de notre nation, la première de nos gloires et la première de nos nécessités sociales, c’est notre sainte religion catholique, et qu’un Français ne peut abdiquer sa foi sans répudier tout le passé, sans sacrifier tout l’avenir de son pays. ~ Jeanne d’Arc, suscitée de Dieu pour opérer le salut de la France, commençant cette œuvre réparatrice par ses exploits, la consommant par ses malheurs. En d’autres termes, Jeanne d’Arc, bras de Dieu qui renverse les ennemis de la France ; Jeanne d’Arc, victime qui désarme le bras de Dieu, tel est le sujet et le partage de ce discours.


1ère PARTIE

~ Instruisons-nous à cette école, Messieurs ; prenons l’Esprit-Saint pour guide ; et, dans l’histoire d’Israël apprenons à connaître la nôtre. La merveilleuse vie de Jeanne vous paraîtra un épisode biblique, un chapitre emprunté du Livre des Rois ou des Juges. L’Esprit-Saint semble avoir dicté, il y a quatre mille ans, les annales de la France.

~ Cependant, Messieurs, si notre France est une nation prédestinée, un autre peuple de Dieu sous la loi nouvelle, le Royaume de Jésus-Christ, comme le dira notre héroïne, l’Angleterre, dans le plan divin, fut pour nous, pendant plusieurs siècles, ce rival nécessaire, ce providentiel ennemi, instrument permanent des justices de Dieu. ~ Ses légions asservissaient nos plus riches cités et nos plus belles provinces ; ses rois prenaient le titre orgueilleux de monarques de France. ~

Et de nouveau la France oublia le Seigneur son Dieu, qui l’avait miraculeusement protégée. Pour punir la France, Dieu fit tomber son roi dans la démence, et défendit à la victoire de seconder l’ardeur de ses héros. Azincourt, Crevant, Verneuil, journées à jamais déplorables, et qui justifient le mot de Jeanne : « que Dieu, pour punir les péchés des hommes, permet la perte des batailles » ! Une reine, dont le cœur ne sut pas devenir français, oublie qu’elle est mère ; Troyes voit briller les flambeaux d’un coupable hymen, sanction sacrilège d’un infâme traité ; et bientôt, sur le cercueil de Charles VI, la voix du héraut fait retentir ces mots inaccoutumés, qui vont troubler, dans le silence de leurs tombes, les cendres des vieux rois : Vive Henri de Lancastre, roi de France et d’Angleterre !

C’en était fait de la monarchie, si Dieu n’accourait à son secours. Orléans, le dernier rempart et la dernière ressource de Charles VII ; Orléans, la cité fidèle par excellence, et qui pouvait dire alors : Etiam si omnes, ego non ; Orléans, malgré l’intrépidité de ses guerriers et l’héroïsme de ses citoyens, allait tomber au pouvoir de l’Anglais, dont rien n’arrêtera plus désormais la marche triomphante et dévastatrice. Seigneur, avez-vous oublié vos anciennes miséricordes ? Et toi, que n’es-tu là, bon connétable, que nous appelions l’Épée de la France ? – Silence ! voici briller l’épée de Dieu !... « Fille de Dieu, va ! va ! va ! Je serai à ton aide ! va ! » Et la fille de Dieu s’est levée.

Naïve enfant, des voix célestes lui ont parlé de la grand’pitié qui est au royaulme de France. Craintive et timide bergère de Dom-Rémy, le saint patron de son hameau, le Samuel français (Bossuet, Sermon sur l’unité de l’Église), l’attend au pied de l’autel de Reims, où elle doit lui conduire l’héritier de Clovis. Malgré mille obstacles, elle a franchi les distances ; elle est aux genoux de son roi. « Gentil Dauphin, dit-elle au monarque, j’ai nom Jehanne la Pucelle, et vous mande le Roy des cieulx, par moi, que vous serez sacré et couronné à la ville de Rheims, et serez Lieutenant du Roy des Cieulx qui est Roy de France ».

Jamais la cour n’a vu tant de douceur et de courage, tant de simplicité et de noblesse, tant d’ardeur et de modestie, tant d’aisance et de piété. Longtemps la prudence humaine hésite, la politique délibère, la théologie discute, la science examine. Jeanne souffre avec peine ces délais, car le temps presse ; et pourtant elle se résigne à ces épreuves nécessaires, qui doivent garantir sa mission divine contre tout soupçon d’entreprise téméraire et aventureuse.

Enfin son généreux élan n’est plus arrêté. Elle part, et Orléans, réconforté déjà et comme désassiégé, dit le chroniqueur naïf, par la vertu céleste qui brille en cet ange mortel, salue et porte en triomphe celle qui vient au nom du Seigneur.

~ Héroïne inspirée, elle prophétise la victoire, et la victoire ne sait pas lui donner le démenti. « En nom Dieu, s’écrie-telle, il les faut combattre ; seraient-ils pendus aux nues, nous les aurons ». ~ « C’est le Seigneur qui met les armées en poudre ; le Seigneur est son nom ».

~ Jeanne ne combat plus ; elle vole de triomphes en triomphes. Place, place au dauphin que conduit l’ange de la victoire ! Reims, ouvre tes portes au successeur de Clovis, au petit-fils de saint Louis ; pontife du Seigneur, montez à l’autel, faites couler l’huile sainte et posez la couronne sur le front du Lieutenant de Jésus-Christ. Et toi, ma jeune héroïne, jouis de ce spectacle qui est ton ouvrage. Ah ! que j’aime à te voir, debout, près de ton roi, à côté de l’autel, ton saint étendard à la main ! Plus tard, quand on voudra te faire un crime de ce privilège, tu répondras noblement : Il avoit esté à la peine ; c’etoit raison qu’il füst à l’honneur.

~ Jamais, peut-être, le dogme divin du salut des hommes par une vierge n’a été aussi parfaitement reproduit dans la sphère des choses humaines. Jeanne d’Arc est, dans la loi nouvelle, une des plus suaves et des plus fidèles copies de Marie, comme Judith, Esther, Ruth, Déborah étaient ses ébauches figuratives dans l’alliance ancienne. Tous les traits de ces saintes femmes s’appliquent à notre jeune inspirée. Composé harmonieux des perfections les plus contraires, des attributs qui semblent s’exclure, Jeanne n’appartient point à cet ordre de héros vulgaires que leurs brillantes qualités ne rendent pas meilleurs, et ses vertus ne sont pas de celles dont l’enfer est plein. Jeanne est l’héroïne chrétienne par excellence. Ce que les hommes admirent en elle est ce que Dieu couronne. Voyez-la dès le berceau.

Dans la solitude de ce riant vallon qu’arrose la Meuse, ~ Dès ses plus jeunes années, elle fut immaculée dans sa voie ~. Elle priait tendrement sous les ombrages du vieux chêne ~. Prévoyant un soir si orageux, Dieu prit en pitié Jeanne, sa douce petite créature, et répandit la paix sur son enfance, sur les premières heures du jour de sa vie, par une touchante compensation que le cœur rencontre presque toujours comme une loi providentielle qui le console. Mais le brillant midi de Jeanne révéla dans cette âme si pure des richesses auxquelles rien ne se compare. Brave comme l’épée, elle est pudique comme les anges. Y a-t-il une tache, une poussière même sur cette chaste envoyée du ciel ? Dieu est, sous ce rapport, si délicat dans le choix de Ses instruments ! 

Ardente comme un lion, elle est tendre et sensible comme un agneau. Quoi de plus intrépide que Jeanne ? Sa main saisissait, appliquait l’échelle aux murailles, sous une grêle de traits presque tous dirigés contre elle. Comme elle guidait avec grâce son cheval écumant ! Quelle science infuse de la stratégie militaire ! Que de fois elle réveilla l’ardeur assoupie de ses compagnons d’armes ! Elle était l’âme de cette grande lutte. ~

Sainte Jeanne d'Arc, coupole de Domremy
~ Elle pleurait en pansant les blessures même de ses ennemis ; elle pleurait surtout sur leur perte éternelle. « Glacidas, Glacidas, rens-toi au Roy du ciel ; tu m’as injuriée, mais j’ai grand’ pitié de ton âme ! »

Timide et naïve comme une pauvre petite bergère qui ne sait A ni B, ignorante dans tout le reste, quand le ciel lui a parlé, elle a toute la sublimité du génie, toute l’autorité de l’inspiration. Les chefs de guerre, assemblés en conseil, se cachent de Jeanne par la conscience de leur infériorité ; et la jeune fille, heurtant de sa lance à la porte de la salle, faisait presque pâlir les Gaucourt et les Xaintrailles. « Vous avez été à votre conseil, et moi au mien. En nom Dieu, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr et plus habile que le vôtre ». ~ Dunois lui-même entend son commandement ; il s’incline et promet humblement d’obéir. L’idiome de Jeanne n’a point vieilli. Que dis-je ? comme ces teintes de vétusté qui sont un mérite de plus dans certaines merveilles de l’art, il efface la phrase moderne, de jour en jour, plus terne et plus pauvre, quoi qu’en puisse dire notre orgueil. Ses répliques étaient vives, justes, animées ; c’étaient des éclairs inattendus ; et s’il est permis de parler ainsi, ses répliques ne souffraient pas de répliques. « “Si Dieu est pour nous, lui dit un docteur, à quoi bon les gens d’armes ?” – En nom Dieu, répond-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire... Mes pères, mes pères, il y a dans les livres de Messire plus que dans les vôtres. Monseigneur a un livre où aucun clerc ne lit, tant parfait soit-il en cléricature ».

~ Je cherche en vain ce qui pourrait manquer à mon héroïne ; tous les dons divers s’accumulent sur sa tête ; rien de plus mystique et de plus naïf ; en elle la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs ; l’inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français ; c’est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière ; elle est du ciel et de la terre ; c’est, pardonnez cette anticipation, c’est une martyre qui pleure ; c’est une sainte qui n’a pas d’autels ; que l’on vénère, que l’on invoque presque, et qu’il est permis de plaindre ; que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité ; modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois (elle a prouvé, elle aussi, qu’elle savait comprendre la sainte et noble figure de Jeanne), à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits ~.

Car, Messieurs, Jeanne d’Arc est de Dieu ; elle est l’envoyée de Dieu ; elle n’a cessé de le dire. ~

Vous l’entendez, Messieurs, le saint Royaume de France, le Royaume des loyaux français, c’est le Royaume de Dieu même ; les ennemis de la France, ce sont les ennemis e Jésus. Oui, Dieu aime la France, parce que Dieu aime Son Église, rapporte tout à Son Église, à cette Église qui traverse les siècles, sauvant les âmes et recrutant les légions de l’éternité ; Dieu, dis-je, aime la France, parce qu’il aime Son Église, et que la France, dans tous les temps, a beaucoup fait pour l’Église de Dieu.

Et nous, Messieurs, si nous aimons notre pays, si nous aimons la France, et certes nous l’aimons tous, aimons notre Dieu, aimons notre foi, aimons l’Église notre mère, la nourrice de nos pères et la nôtre. Le Français, on vous le dira du couchant à l’aurore, son nom est chrétien, son surnom Catholique. C’est à ce titre que la France est grande parmi les nations ; c’est à ce prix que Dieu la protège, et qu’il la maintient heureuse et libre.

~ Mais la mission réparatrice de Jeanne n’est pas achevée ; elle a commencé son œuvre dans la gloire ; elle la poursuivra dans la douleur. L’épouse de Jésus doit s’abreuver au calice de son époux. Jeanne va passer du Thabor au Calvaire ; et sa mort sera plus féconde que sa vie. Recueillons-nous, Messieurs. La sagesse antique avait entrevu quel noble spectacle c’est que celui d’un juste aux prises avec l’adversité. 
Mais la doctrine chrétienne seule peut nous faire comprendre ce mystère d’expiation, qui tire toute sa vertu de la croix.




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